Paul Hennebelle

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« Brown Eyes and Sand », du jeune photographe français Paul Hennebelle, est à découvrir à la salle Montaigne de l’Institut français de Beyrouth.

 

Beyrouth, Beyrouth l’ensorceleuse… Une nouvelle fois, c’est d’elle qu’il est question. À croire que notre chère capitale n’a pas fini de jouer de ses charmes avec ses immeubles mutilés et sa jeunesse qui n’en finit pas de la haïr et de l’adorer, avec sa Méditerranée s’étirant vers l’Europe et ses pierres antiques reflets des premières civilisations, avec ce temps comme suspendu et liquéfié qui s’amoncelle au-dessus d’elle.

 

Un peu d’imagination : et si nous vivions dans une chrysalide en gestation? « Quand je suis arrivé à Beyrouth, la première chose qui m’a frappé, ce sont ces grandes voiles qui recouvrent les bâtiments en construction. J’y ai vu comme une métaphore de la ville, une métaphore inversée qui ferait de Beyrouth une chrysalide et qui dirait : on était un papillon, avant. Et maintenant? » explique Paul Hennebelle.

 

Pour sa deuxième exposition solo, le photographe français de 26 ans dévoile plus de trois ans d’images prises dans le pays du Cèdre : « Beyrouth m’a fasciné par le fait qu’elle oscille constamment dans un entre-deux. Et, pour moi, l’entre-deux est la source même de la création. » De fait, on sent d’emblée en entrant dans la salle Montaigne de l’Institut français qu’on a affaire à une inspiration lentement mûrie par l’ambiguïté et l’ambivalence d’une terre qui était appelée à être racontée : « Je suis photographe, pas artiste. J’utilise la photo pour raconter des histoires. J’aurais bien aimé être écrivain, mais je n’ai pas le talent des mots, alors je le fais avec des images. » Justement, la grande réussite de « Brown Eyes and Sand » réside dans la narration visuelle que les photographies opèrent. On parcourt ces images comme on parcourrait les pages d’un livre, et rien de cette sensation n’est le fruit du hasard : Paul Hennebelle, par une recherche assidue de la séquence, du rythme, du mouvement, de la métaphore visuelle et de la suggestion, est parvenu à tisser un ensemble parfaitement cohérent et harmonieux. Il explique : « Certaines images sont placées de façon à ce qu’elles se répondent, à ce qu’elles forment une histoire. D’autres sont isolées parce qu’elles portent de manière intrinsèque une histoire propre. Je travaille beaucoup les symboles et la métaphore. Parfois, quand une photo trouve son double, elle trouve en même temps une raison d’exister, c’est-à-dire qu’elle raconte enfin quelque chose. » Dans cette même optique narrative, il formera des triptyques, qu’il aime d’ailleurs comparer à des haïkus, pour « faire intervenir une forme de temporalité, montrer l’avant et le maintenant ».

 

Un de ces triptyques est particulièrement suggestif : à gauche, les ruines de Baalbeck, à droite, les ruines de Beyrouth, et entre les deux, un jeune homme aux cheveux décolorés chaussé de baskets à la mode, tourné vers les ruines. Un paradoxe temporel saisissant : sa silhouette rappelle celle des statues grecques ou romaines de l’Antiquité, créant comme une boucle de temporalité aberrante et riche d’évocations à la fois. Encore une histoire parmi les autres, le tout formant une sorte d’objet clos qui autorise Paul Hennebelle à espérer, comme pour sa première exposition « Transeo », faire éditer un livre d’images de l’exposition, et dont on peut voir la maquette projetée dans une salle adjacente à celle de l’exposition. « La synthèse de l’exposition, c’est le livre », explique le photographe.

 

« Ce que j’aime dans la photo, c’est la simplicité »

 

Paul Hennebelle habite aujourd’hui à Beyrouth. En 2017, lors de sa deuxième visite au Liban, il reste trois mois en résidence à Haven for Artist, une ONG consacrée à la promotion artistique au Liban. C’est là-bas qu’il rencontre Dayna Ash, fondatrice de Haven for Artist, et dont l’un des poèmes, intitulé Lullaby, l’inspire pour le titre de son exposition. « Pour moi, brown eyes, ce sont les yeux défiants, pleins de hargne, qui montrent une volonté de faire évoluer le monde et ce pays, c’est la jeunesse. Sand, c’est le sable, la poussière des chantiers, de la reconstruction de la ville », indique-t-il. Le photographe avoue être admiratif du combat que la jeunesse libanaise mène pour avoir « un milieu underground à Beyrouth » et des changements dans la société actuelle. « L’art au Liban est revendicateur, c’est un art qui a du sens. Si, dès le départ, j’ai voulu parler de la jeunesse libanaise, c’est parce que j’ai été très impressionné par le courage que ça demande d’être un artiste au Moyen-Orient. Quand l’art n’est pas purement esthétique, qu’il est contestataire, c’est là que ça m’intéresse. »

 

Après deux ans d’études en architecture, Paul Hennebelle s’inscrit à l’École supérieure des arts de l’image Le 75 à Bruxelles, où il obtient un bachelier (une équivalence belge de la licence) en 2016. « Je viens d’une école où on faisait de la photo à tendance documentaire. Je trouve que c’est en ajoutant un peu de fiction qu’on raconte quelque chose de plus personnel. Cette exposition que je présente aujourd’hui, c’est mon histoire, mon point de vue, ma fiction. Ça tend vers le documentaire, mais on s’en éloigne pas mal », prévient-il.

 

En 2016, en parallèle de nombreuses expositions collectives, essentiellement localisées à Bruxelles, il présente au Contretype, le centre de la photographie contemporaine de Bruxelles, « Transeo », sa première exposition solo qui donnera naissance à un livre de photographies éponyme, dans lequel il traite les questions de l’identité et du territoire : « J’ai commencé à travailler “Transeo” après avoir lu Les identités meurtrières d’Amin Maalouf. Je crois que la pire question qu’on puisse me poser est : d’où tu viens ? J’ai grandi dans des endroits très différents, c’est probablement d’ailleurs ce qui m’a conduit à m’interroger. Finalement, avec tous ces questionnements, je parlais de moi dans “Transeo” ; là, j’ai eu envie de parler d’autre chose. »

 

Cette autre chose, il semble que Paul Hennebelle l’ait trouvée dans un Liban où il se sent aujourd’hui à l’aise, un Liban chargé de cycles à la fois chaotiques et sublimes qui ont su hypnotiser et envoûter plus d’un Libanais, et peut-être autant d’étrangers de passage sur cette terre.

 

L’exposition « Brown Eyes and Sand » de Paul Hennebelle à la salle Montaigne de l’Institut français de Beyrouth se tient jusqu’au 30 juin.

 

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